Car c’est notre projet (elfique) !

Casse-toi, pauv’ Skink

Celui qui s’identifie comme notre coach, Romu – cet  humain si insignifiant* –, nous informa que l’équipe des Croc Canard Shiste de coach Hydrasil (encore un humain, hum…) attendait notre venue sur la pelouse depuis deux misérables heures. Et alors ? Qu’ils prennent exemple sur nous qui faisions preuve d’une patience infinie alors que nos serviteurs malhabiles laçaient nos armures !

Agacé, je renvoyais coach Romu d’un geste de la main. Depuis le couloir des vestiaires, je l’entendis murmurer dans sa barbe « Croc Canard**». Quel rituel étrange que de prier l’équipe adverse. Nous, glorieux équipiers des Ulthuan Faîne Club, sous le patronage du Prince Aririon d’Yvresse (c’est-à-dire, moi), gagnâmes le terrain moins d’une heure plus tard en compagnie de deux journaliers mystérieux recrutés en dernière minute, leur visage dissimulé sous un casque oblong.

Je ne sais pourquoi, mais on nous attribua une mascotte miteuse. Une prière à Nuffle invoqua une amitié de l’arbitre que je rejetai sur-le-champ : ne perdons pas notre dignité à fouler nos adversaires à terre, fussent-ils des lézards rudes et squameux.

Coach Hydrasil remporta le toss et nous engageâmes. Les petits Skinks s’agitèrent dans leur camp pour capter la balle, ce à quoi ils ne parvinrent point car un balourd de Saurus dérapa, emporté sans doute par sa propre rage. J’en profitai pour courir dans la moité de terrain adverse, évitant des tacles trop lents pour espérer me ralentir. Le Prince Dragon Iroril fit de même, me défiant d’un sourire de ravir le ballon en premier.

Je ris de bon cœur à la fanfaronnade, et cette petite seconde d’inattention permit aux Skinks de chaparder la balle et de la remonter en un éclair dans notre moité de terrain. Je haussais les épaules de ce contre-temps et réalisai un demi-tour gracieux. Sans mal, notre défense propulsa le Skink à terre et la balle voltigea dans les gradins avant de nous revenir. Il était temps de reprendre la main ! Hélas l’un de nos Lions Blancs heurta le sol de la tête à la suite d’une esquive presque réussie. Nous avions déjà un autre Elfe étourdi sur le banc ; les lézards nous encerclaient déjà, chantant dans leur langue sifflante une sorte de mélopée révolutionnaire emplie d’une haine des élites. Ceci me provoqua un hoquet de révulsion.

Nous, les Hauts Elfes, sommes vaillants et doués, mais les Saurus sont larges, faibles d’esprit et frappent comme des sourds. La bataille fut longuement indécise autour de la balle, un jeu de à-toi à-moi désagréable car les corps moites des Croc Canard Shiste dégagent une odeur prolétarienne forte et rance***.

Heureusement, le talent naturel et la méritocratie payèrent. D’un coup de rein, notre n°9 se dégagea de la nasse, balle en main. On eut dit qu’une mouche avait piqué les lézards qui se mirent à se débattre avec frénésie. Mon cher ami Iroril de Cothique fut frappé à la tempe par un de ces puissants Saurus. Un instant, nous le crûmes passé de vie à trépas avant que notre apothicaire nous rassurât : il ne s’agissait que d’un léger malaise vagal. La seconde suivante, un Skink – trop optimiste quant à ses capacités pugilistiques – rejoignit les urgences, la langue collée à l’œil. Un autre échoua à esquiver nos tacles et mourut pour de bon.

Sans surprise ni opposition, nous pûmes alors inscrire le premier touchdown de ce match, et ce fut par le concours de l’un de nos surprenants journaliers. Je fronçai le sourcil : cet anonyme se mouvait d’une manière bien particulière, peu commune pour un Haut Elfe. Le coup de sifflet qui scella cette première mi-temps interrompit mes réflexions soucieuses.

Un stade, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien

Les nuages s’étaient accumulés pendant la pause. Un vent mordant déferla d’on ne sait où, obligeant les spectateurs à s’emmitoufler dans leurs manteaux ou leurs haillons****. Très vite les premiers flocons tombèrent. Par le Grand Vortex, se pouvait-il que Nuffle se jouât de nous ?

« Alors les valseurs ? On envisage d’enfiler une petite laine ? Pas facile de lancer la balle avec les doigts gelés, n’est-ce pas ? Ni de courir un peu plus sans se ramasser le museau… » J’ignorai les sarcasmes de cet humain qui s’imaginait nous diriger. À vrai dire, je laissai coach Romu déverser sa bile car nous étions liés par contrat. Il nous importait à tous de remporter le championnat pour tenir tête à nos Pères – chose hélas impossible sans coach – et les provocations d’un être vulgaire***** ne devait nous détourner de notre noble objectif.

Nous exécutâmes quelques étirements à base de simples grands écarts et de sauts périlleux arrières faciles. Nos assommés avaient tous repris forme et c’est ainsi que nous alignâmes trois joueurs de plus en début de mi-temps que les sacs-à-main ambulants d’Hydrasil. Il était temps de démontrer la supériorité naturelle de l’aristocratie sur le bas peuple, blizzard ou non.

Les Croc Canard Shiste donnèrent le coup d’envoi. Même si leurs lignes se retrouvaient dégarnies, je dois bien avouer que nous balbutiâmes notre entame de deuxième mi-temps. Très vite, l’un de nos journaliers vit trente-six chandelles. Qu’importe, la balle en main, nous reprenions nos coups de butoir face à ces êtres égalitaristes et donc voués à la pauvreté collective.

Un Lion Blanc portait le ballon. Je vis la lumière côté gauche…. Gauches comme ces Saurus qui représentaient à présent presque exclusivement la composition des Croc Canard Shiste. Il est vrai qu’ils faisaient preuve d’une certaine célérité pour des armoires en écailles, mais toujours moins que votre serviteur. Vous ai-je raconté qu’une année je fus champion du cinq miles de ma Scolæ de commerce privée à 100K couronnes d’or par an ? Papa était tellement fier de moi à l’époque******. Excusez-moi… l’émotion m’étreint chaque fois que j’invoque cette époque bénie.

Où en étais-je ? Ah oui, le Lion Blanc vint à ma rencontre et me transmit le ballon. D’une foulée légère je volais avec aisance, effleurant à peine le gazon, pour franchir la ligne sacrée de l’en-but. Tandis que la foule extatique me célébrait, j’offris un soupçon de mon précieux temps aux photographes en admiration face à notre talent – à mon talent –, cependant j’exigeai du reporter du Torchon (en serrant aimablement son cou de poulet) d’effacer l’ensemble de ses clichés, goûtant peu à leur humour anti-elfique proverbial*******.

Deux à zéro. Sur le renvoi, les Skinks sous pression firent preuve d’une maladresse déroutante. Je me fendis d’un blitz sans pité et récupérai une fois encore la balle. Que la vie est simple pour les êtres – tel que moi – comblés de tous les dons. Un de mes coéquipiers glissa et fut évacué sur le blanc. Péripétie. Les Croc Canard Shiste ne pouvaient couvrir suffisamment de terrain pour contrarier mon destin. Me voilà clôturant ce match par un nouveau touchdown. Trois à rien. La victoire pour l’Ulthuan Faîne Club ; la gloire pour moi ! Ô Pères, voyez-nous !

Notre première décision fut de recruter le journalier qui avait ouvert le score… ou plutôt devrais-je dire la journalière. Sans pour autant dévoiler son visage, elle nous dit s’appeler Kylarra. Puis je dus céder officiellement que nos adversaires du soir firent preuve d’une grande dignité dans la défaite. Tout à l’inverse de Romu… quel coach sain d’esprit s’emporte dès lors que son équipe remporte le match ? Depuis quelques jours, je le soupçonnais d’être lié d’une manière ou d’une autre à la grande épidémie de diarrhée elfique du mois dernier… Qu’importe : pour le moment, rien n’importait plus que de goûter au triomphe de l’excellence sur la banalité, et à l’ordre des choses. For Sure.

* Comme tous les Humains, ou encore pire : les Nains !
** Malgré l’oreille fine des Elfes, le Prince Aririon aura mal entendu, confondant le son « Ca » avec « Co »
*** les propos de mépris de classe du Prince Aririon n’engagent que lui… ainsi que l’ensemble de la communauté des Hauts Elfes
**** … et parfois dans la fourrure de leur voisin
***** Attends ? C’est moi que tu traites de vulgaire ? Je te rappelle que c’est moi qui ai écrit cet article ! Baltringue d’Elfe, va !
****** que c’est dur d’être un fils de p… riche
******* nous avons pris des nouvelles de Bob, il va bien mieux et on s’en félicite… même si la Mutuelle de Santé de la Ligue lui a refusé le remboursement des soins pour ses vertèbres tassées

Un commentaire

  1. J’aime à lire de tels articles digne d’un Torchon Garni ! En plus j’ai vu une petite mention de fières biquettes, de magnifiques sacs à main en toile de draps volants et de gencives d’orcs… Un magnifique cocktail pour un haut elfe (en orc ça se dit Haut de Coeur mais c’est l’équipe naine qui m’a donné cette info….. )

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